• Jean Gau ou la liberté

           Jean Gau, le navigateur languedocien, sec comme un sarment, à l’accent rond et sucré de raisin est né le 17 février 1902 à Sérignan, village méditerranéen, près de Béziers. C’est sans doute après avoir senti la tramontane souffler en rafale dans son dos, enfant, le regard au-delà des embruns, que l’amour du large a germé en lui.

     

    Jean Gau ou la liberté

     

                           Il a une vingtaine d’années lorsqu’il part la première fois à New York. C’est dans un palace tout neuf de la 7ème avenue, à deux pas de Central Park, qu’il gagnera les dollars qui lui permettront toujours de repartir, de parcourir encore des océans fous, de vivre en toute simplicité une vie de marin libre. A quoi pense-t-il, en cette année de crise américaine, lorsqu’il franchit pour la première fois le seuil de l’entrée de service de l’Hotel Taft ? Préparer un voyage ? En voilier ? Une transatlantique, un tour du monde ? C'est sûr, aussitôt qu’il aura remis en état la belle goélette Onda, il partira. Des années de labeur s’ensuivent dans les immenses cuisines surchauffées de l’Hotel Taft. Imaginez : 2000 suites et chambres ! Et une clientèle aisée qui ne connaît pas la crise, à qui faire déguster des mets raffinés ! Les premiers temps, il ne fallait pas rechigner à la tâche et laver pendant des heures la vaisselle de porcelaine du restaurant et les lourdes casseroles de cuivre encore brûlantes.

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             Il faudra huit ans avant que Jean soit prêt pour sa première traversée en solitaire vers l’Europe. Ce jour de juillet 1937 il fait si chaud dans le port de New York que les migrants italiens qui débarquent tombent comme des mouches, épuisés par une longue traversée dans les coursives des 3ème classe. Mais le frenchy s’en va, sa goélette Onda 2 vise les Açores, atteintes sans encombre un mois et demi plus tard. Quelques jours de repos, un avitaillement nécessaire, quelques réglages... Jean ne s’attarde pas. A l’automne 1937, alors qu’il va passer Gibraltar, la tempête joue avec le voilier de 12 mètres qui est heurté par un chalutier. Le voilier, perdu dans la tourmente s’échoue quelques heures plus tard sur un banc de sable, près de Cadix : le phare est éteint, c’est la guerre civile en Espagne. Le vent furieux fait plier la belle goélette qui est détruite par la mer qui déferle.

         Alors, Jean retourne à New York, et gagne, petit à petit, opiniâtre et tenace, les dollars qui lui permettront, en 1947, de repartir. Son voilier, cette fois est baptisé Atom. C’est un Tahiti Ketch de 9 mètres. Le trajet sera le même qu’il y a dix ans mais cette fois-ci le navigateur solitaire rejoint le petit port Héraultais de Valras qu’il connaît si bien. Sa deuxième transat s’est bien déroulée. Le retour à destination de New York par Madère se fera en 1949.

     

         Mais Jean veut tourner autour du monde. Le 30 juin 1953 à Valras, Atom est prêt et Jean fait ses adieux. Les amis restés là ne le reverront que trois ans et quatre mois plus tard. Son itinéraire évite le Cap Horn : ce seront les Bermudes, Porto Rico, le passage vers le Pacifique via Panama, Tahiti. Il y fait une longue pose de presque une année. Ensuite il rejoint la Nouvelle Guinée et l’Australie par le détroit de Torrès où il manque s’échouer, ce qui lui aurait définitivement fermé les portes de l' Océan Indien. Dans « Vagabond des mers du sud », Bernard Moitessier raconte : « Le vent mollit brusquement. La grosse houle du Pacifique brisait avec violence sur les têtes de corail qui bordent l’entrée du détroit et…le courant y entraînait Atom. Mais il restait assez de brise pour manœuvrer et Jean était calme comme il l’est toujours. Puis brusquement, le vent tomba tout à fait, plus un souffle. Le courant, augmenta de vitesse, porta droit sur les coraux et brusquement Jean comprit que c’était le naufrage imminent car le fond était trop loin pour que l’ancre y crochât. C’était la fin. Les naufrages arrivent parfois de cette façon. En un éclair, on comprend brusquement que c’est la fin et quelques secondes plus tard, c’est effectivement fini, une page est tournée… Mais le marin, quand ce genre de chose se produit, ne pense à rien. Et Jean ne pensa même pas à son moteur dont il avait oublié l’existence parce qu’il en avait huilé les cylindres avant le départ de Christmas-Island, dans le Pacifique, et dont il ne comptait pas se servir avant d’entrer à Durban… Il descendit, titubant, dans la cabine. Il voulait une cigarette…le briquet ne fonctionnait pas ! Essence évaporée…Essence ! Moteur ! Moteur !... Il se jeta sur le démarreur. Miracle ! Cette mécanique démarra du premier coup, sans tousser. Il l’avait échappé belle ».

            Les côtes de l’Afrique du Sud et Durban sont atteintes en novembre 1955. C’est là qu’il rencontre Moitessier, à qui il narre ses péripéties. La remontée de l’Atlantique le dépose aux Açores, puis c’est Gibraltar, Carthagène, Valras en Octobre 1956. L’extraordinaire boucle est bouclée. Mais l’infatigable navigateur reprend la mer, et en octobre 1957, alors qu’avec Spoutnik les Russes font un pied de nez aux Américains, lui il salue une fois de plus la statue de la Liberté.

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            Quelques années plus tard, âgé de 61 ans, Jean met les voiles pour atteindre Tahiti et les îles du Pacifique. Il décide de poursuivre sa route mais juste avant Bonne Espérance, il chavire. Atom n’a plus de mâts, il faut rejoindre Mossel Bay et réparer. Hélas, les vents sont mauvais et lorsque le solitaire repart, c’est de nouveau la tempête. Il ne rejoint pas Le Cap et décide de continuer sa route. On le croit perdu, les recherches cessent, mais sa quille creuse toujours un sillon dans l’Atlantique. Lorsque le mauvais temps déchire sa grand-voile, il perd beaucoup de temps et rejoint péniblement Porto Rico au bout de quatre mois de mer éprouvants. La marine américaine le ramène à New York. Cela fait quatre ans qu’il a quitté son Languedoc natal et les Doors à New York font un tabac avec « Light my fire ».

     

         Ce marin extraordinaire continuera de naviguer humblement jusqu’à la perte de son voilier dans la tempête, en 1973, devant Bizerte, en Tunisie. Il aura arpenté la Méditerranée et, entre l’Europe et l’Amérique, parcouru le sentier à la fois familier et chaque fois différent de l’Atlantique. Naviguer, c'était pour Jean Gau le plaisir infini de la rencontre du vent, de l’eau et de la terre pour mieux connaître les hommes, comme si l’aventure des océans était pour lui la certitude d’être un homme libre.

    Jean Gau ou la liberté

     

        Jean Gau est mort le 14 février 1979, chez un de ses amis, Jean Bussière, avec qui il a pu faire ses dernières sorties en mer. Il est mort sans vent dans les voiles, pauvre, sans voilier ni maison, mais entouré par ses proches. Il s’est peut-être dit, au sujet de la vieillesse, comme il l’a dit de l’ancre flottante qui avait gêné sa goélette dans la tempête : « finalement, j’ai pris mon couteau et zip ! Un bon coup dans l’aussière pour me débarrasser de cette garce… »

     

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  • Commentaires

    2
    Christophe Entours Profil de Christophe Entours
    Jeudi 18 Octobre 2012 à 21:49

    Merci filou30, content que l'article te plaise !

    A ++

    1
    filou30
    Jeudi 18 Octobre 2012 à 01:56

    Tres beau resume de la vie d'un de nos peres. Cette lecture m'a touche et je ne sais pourquoi puisque toute aventure a une fin beaucoup emu.


    Dommage que l'on ce soit rate lors de ton passage sur l'etang de Thau, Iff m'a dit que tu devais passer , malheureusement je nepouvais etre la.


    A bientot j'espere

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